histoire-dîner

Après avoir fait trois fois le tour du pâté de maison et pesté contre ce charmant quartier où trouver une place pour sa voiture relève du parcours du combattant, nous arrivons enfin devant l’immeuble de nos amis.

Il est huit heures pétantes, ce qui ne m’étonne pas. Avec mon mari, pas moyen d’être en retard, nous sommes toujours les premiers. C’est bien et c’est pas bien ! Tant pis, si j’ai dû courir pour m’habiller sans vider la totalité de mon placard, me coiffer et me maquiller en un temps record. Ce qui fait que mon humeur est plutôt celle d’un chien pas content. Bon ok, j’exagère un peu, mais à peine !

Donc là, j’appuie sur la sonnette, euh… énergiquement, en collant, allez savoir pourquoi, mon oreille au parlophone. Ce qui fait que, dans la seconde qui suit, une voix stridente me fait sursauter en demandant : « C’est quiiiiiiiiiii ? »

Je vais pour répondre : « Le Pape ! » Mais une force intérieure me somme de dire : « C’est nous !!! »

Et là, magique, la porte s’ouvre. « Nous » prenons l’ascenseur, dans lequel une charmante voix féminine annonce l’étage à l’arrivée, des fois que l’idée de rester dans la cabine pour prendre un brunch nous vienne à l’esprit. Et puis d’abord, pourquoi c’est toujours une voix féminine que l’on entend, et non pas un timbre chaud et masculin !

Bon là, on est devant la porte. Même pas le temps de sonner, Amélie nous accueille à bras ouverts avec des petits gloussements. C’est qu’elle est contente, Amélie. C’est la première fois qu’elle nous reçoit en ayant tout fait elle-même. Hum…du fait maison, j’ai hâte.

Il ne faut jamais avoir trop hâte !

Après les petits bisous d’usages, permettant de nous échanger quelques petits microbes -faut partager dans la vie- nous allons nous asseoir sur le canapé. Pas le temps de placer un mot, le parlophone sonne. Amélie se précipite comme si sa vie en dépendait. Pas stressée du tout la fille !

L’autre couple est bientôt là. Le nouveau couple, je devrais dire. Janet s’est enfin trouvé un mec. Je suis impatiente de le découvrir.

C’est bête l’impatience parfois.

Ok, Bernard n’a pas le physique de Brad Pitt, mais il est peut-être trèèèès gentil !

Échange à nouveau de bisous. »Comment ça va ? Ça va, et toi, ça va ? Ça va ! Ouh ! Il fait froid ! »

Ben, en même temps, on est en février ! C’est normal !

Et puis, si tu mettais une doudoune, un manteau, enfin autre chose que cette mini veste beaucoup trop légère pour la saison, tu ne serais pas transie, Janet !

Bon, je ne l’ai pas dit, mais je l’ai pensé très fort. Parce que Janet, voyez-vous, s’habille très mode, certes, mais oublie parfois que certains vêtements ne siéent pas toujours à une femme de quarante ans. Mais bon, fait ce qu’elle veut après tout !

Enfin tout le monde se pose sur le canapé. Amélie annonce qu’elle va chercher l’apéro. Chouette, me dis-je, j’ai une faim de loup, plus les louveteaux, tant qu’on y est !

Notre hôtesse d’un soir revient rapidement avec un plateau qui, de loin, a l’air fort appétissant. Son mari suit, avec dans les mains, une bouteille de champagne semble-t-il.

Amélie annonce fièrement qu’elle a tout fait elle-même avant de poser le plateau sur la table basse. Je me penche et découvre des toasts grillés avec une espèce de mixture, qui ne ressemble ni à de la tapenade, ni…ni à rien quoi ! En plus, la couleur est bizarre !

–  Servez-vous, c’est encore chaud ! Claironne Amélie.

C’est un ordre, non, parce que sinon…

Les autres convives se jettent sur les petits canapés. Moi, je surveille du coin de l’œil mon mari qui, après avoir avalé une bouchée, hausse un sourcil étonné.

Janet qui s’est précipitée la première est comme…tétanisée.

J’hésite à me servir dans ces conditions, mais le regard d’Amélie me dissuade de faire la fine bouche. Je me saisis donc d’une tartine et l’approche de mes lèvres, espérant un miracle qui ne vient pas. Alors j’enfourne prestement le toast et là, ô stupeur ! Ce n’est pas mauvais…c’est outrageusement mauvais !!! Acide, amer sont les mots qui me viennent en premier à l’esprit.

Le silence commence à peser sans doute, car soudain, Amélie nous demande d’une toute petite voix :

– Alors, comment vous trouvez ?

En chœur, nous secouons la tête de haut en bas. Hocher la tête, ce n’est pas mentir, non ?

Marc, le mari d’Amélie, a l’air content et débouche le champagne. C’est qu’il n’a pas goûté aux tartines de sa femme, lui, le veinard !

Nous tendons notre verre en chœur, officiellement pour trinquer, officieusement pour se débarrasser du goût amer, qui a malmené notre palais délicat.

Après avoir avalé une gorgée du breuvage doré, je jette un œil sur mon mari, qui fait une drôle de grimace. Les autres convives affichent un visage pour le moins crispé. Qu’avons-nous donc fait pour mériter cela ?

Puis, vient le temps des discussions. Le gentil Bernard est assis en face de moi, et tente de m’expliquer comment élever les enfants, lui qui, bien entendu, n’en a pas à ce jour. Je me demande comment j’ai fait jusqu’à présent pour élever mes trois fils sans ces précieux conseils. Puis, Janet a la malencontreuse idée de me demander des nouvelles de mon roman.

Je réponds que j’attends une réponse d’une maison d’édition qui me tient à cœur, et voilà que Bernard me demande avec un sourire niais :

–  Ah, tu l’as envoyé à une maison d’édition !

–  Euh…oui, j’ai pensé un instant à le porter dans une boulangerie, mais à mon avis, ils n’auraient pas compris !

Rire gras de Monsieur le nouveau copain de Janet !

–  C’est pas chiant d’écrire un livre ?

Mon mari pose sa main sur la mienne.

Mais bien sûr, tous les matins je me lève en me disant, tiens, je vais me faire ch°°° aujourd’hui, je vais écrire quelques lignes!

Heureusement, ces mots ne franchissent pas la barrière de mes lèvres.

–   Je ne vois pas ce qu’il y a de « chiant » à écrire un livre, cher Bernard.

Sourire niais.

–  Tous ces mots, moi, je trouve ça barbant à lire, alors à écrire.

– Bernard n’aime pas trop les livres, intervient Janet.

Noooon ! Je n’avais pas compris. Dis-moi Janet, tu l’as trouvé sur Mecaurabais.com, ce type ou quoi ! Evidemment, je pense là encore.

–  Heureusement que tout le monde n’est pas de votre avis, Bernard !

Rire gras à nouveau.

Et là, heureusement, Amélie nous appelle pour passer à table. Ouf, sauvée ! Mon verre voulait se jeter sur ce cher Bernard, et vu l’acidité du champagne…

Sur le seuil de la salle à manger, nous découvrons une…mais où est la table ?

Remercions les émissions de télé qui nous apprennent à recevoir. Amélie a tellement bien fait les choses qu’on ne distingue même plus la table.

Le thème c’est le printemps. Normal en février ! Herbes fraîches, bout de bois, fleurs artificielles, mousse, bois flotté -euh là, je n’ai pas bien compris- je crois même avoir vu passer une couleuvre, mais je peux me tromper.

Tout le monde s’extasie et chaque convive cherche sa place. J’enlève discrètement les petits brins d’herbes qui se sont logés dans mon assiette, puis cherche un endroit où placer mes mains. Pour le côté forêt vierge : 10, pour le côté pratique : 0.

Mais bientôt une odeur tenace envahit mes narines. Et apparemment, je ne suis pas la seule dans ce cas, vu le nombre de nez plissés ou alors, c’est un concours. Je me demande si le chat de la maison n’a pas confondu son bac avec la table.

Mais voilà l’entrée qui arrive. Allez haut les cœurs !

Oh, c’est beau ! Gratin à la coquille St Jacques.

On a beau dire, la présentation ne fait pas tout !

J’ai envie de pleurer tellement j’ai faim, mais ma fourchette refuse un autre aller-retour vers ma bouche. C’est marrant, les fourchettes des autres invités font la grève elles-aussi !

Le plat de résistance approche. Pas tout seul, évidemment. Ouh, que ça a l’air bon ! Allez on reprend…ouh, ça a l’AIR BON !

Eh oui, l’air, mais pas la chanson !

Mais qu’est-ce qu’on lui a fait à Amélie ? Faudrait peut-être lui dire que le sel se dose en pincées et non en poignées.

Tiens, les convives sont rouges…d’émotion, de colère, de tristesse…allez savoir !

En plus, elle nous demande de deviner l’origine du morceau de viande avec lequel nous nous battons depuis cinq minutes. Faudrait déjà le couper pour ça ! J’abandonne et me rabats sur le pain -bravo à son boulanger- et sur la coccinelle qui passe sur la table.

Le dessert. Ah, le dessert !!!

Mousse au chocolat. Du déjà vu, me direz-vous ! Ah non, alors ! Vous n’avez jamais vu, ni goûté d’ailleurs ! Remerciez-en le ciel, les nuages et les petits oiseaux tant que vous y êtes !

Enfin, Amélie est une fille si gentille que tout le monde lui pardonne. Elle a essayé c’est déjà bien. Elle fera mieux la prochaine fois, nous promet-elle. On veut bien la croire ! Si elle pouvait juste s’entraîner sur d’autres convives.

Hormis ces petits détails culinaires, le fait que j’aie voulu manger ma main et garder l’autre pour demain …l’ambiance était sympa !!!

L.L.H