histoire perte mémoire

 

Alors que je sors tranquillement d’un magasin, un charmant jeune homme d’environ la trentaine m’interpelle :

– Salut, Laurence, tu vas bien ?

Évidemment, quand quelqu’un vous appelle par votre prénom, c’est qu’il vous connaît ou alors, qu’il est médium. Comme je penche plutôt vers la première solution, je tente de rassembler tous mes souvenirs, afin de déterminer de qui il peut s’agir. Pour me donner le temps de la réflexion, je sors un brillant :

– Euh…ça va et…toi ?

Grand, baraqué, regard couleur d’azur et chevelure sombre coupée à ras. Habillé très classe. Quand même, il doit bien être planqué dans un coin de ma mémoire. Mon mari arrive sur ces entrefaites, avec le sourire de circonstance qui, après traduction donne : « C’est qui ce type ? Qu’est-ce qu’il te veut ? »

L’ennui, c’est que je ne sais pas du tout qui est cet homme !

– Alors, tes enfants vont bien ?

Ah ! Il sait que j’ai des enfants.

– Deux garçons, je crois.

Oh ça se précise… Donc, je l’ai connu avant d’avoir le troisième.

– Euh…maintenant, j’en ai trois de garçons.

– Ouah, c’est génial ! Tu ne dois pas t’ennuyer chez toi.

– Naannn…

Bon sang de bonsoir, mon cerveau est déconnecté ou quoi. Allô, allô, besoin urgent d’informations !!! On se magne. Est-il utile de préciser que mon mari me regarde de travers !

– Et dis-moi, tu travailles toujours au Labo ?

Labo ! Donc, il connaît mon ancien boulot ! Je jette un œil sur mon conjoint, espérant peut-être une aide de sa part, mais le sourire en biais qu’il affiche ne m’aide pas beaucoup.

– Euh… non, plus maintenant.

– Ah bon ! Mais au fait, tu écris toujours ?

Là, les bras m’en tombent, plus la mâchoire, et j’en passe. Peu de gens dans mon entourage sont au courant pour l’écriture. Je le crie rarement, très rarement sur les toits. Ce qui est normal, car j’ai le vertige. Donc, à une époque, j’ai dû le trouver vraiment très sympa pour lui avoir confier une telle chose. Ou alors, j’étais sous hypnose ! Pas mal comme idée, cela expliquerait mon trou de mémoire.

– Oui, oui, je continue, mais toi qu’est-ce que tu deviens ?

J’ai bon espoir que, s’il me dit ce qu’il fait dans la vie, je vais enfin me souvenir de lui, car pour l’instant j’ai l’impression de sombrer dans le néant. Va falloir que je fasse le ménage dans ma tête. Un balai quelque part ? Même pas une balayette. Pourtant, un beau mec, cela ne s’oublie pas en général !

– Oh, je viens de monter ma propre boîte ! On démarre doucement mais ça va venir. Faut du temps pour tout mettre en route.

Alors là, ça m’aide vachement. Une boîte de quoi ? Je n’ose pas lui demander car je suis peut-être censée le savoir et donc, je vais passer pour une imbécile, que je suis, de ne pas me rappeler. Pourtant, ce n’est pas faute d’essayer. J’en ai mal aux neurones.

– Ah, c’est génial…

– Merci ! En tout cas, toi, tu n’as pas changé.

Changé par rapport à quoi, à quand !!!

– Toi non plus…

C’est drôle, ma voix est toute fluette. Quelle menteuse ! Oh ça, c’est pas bien ! Mes joues sont si rouges, que je risque de me brûler la main si je la pose sur mon visage. Et en plus, j’ai hooonte ! Réfléchis, réfléchis. Mais fais un effort bon sang. Je le regarde dans les yeux, qu’il a fort beaux d’ailleurs et mon trouble augmente d’autant plus. Il me sourit. Est-ce qu’il se doute du fait que je ne me souviens plus du tout de lui ? Peut-être même pense-t-il que je ne suis qu’une sombre idiote ? Oh là là, c’est la honte ! Je souris, aussi. Bêtement !

– Bon, faut que j’y aille. Cela m’a fait plaisir de te revoir.

– Euh…moi aussi…

– Allez, à bientôt peut-être.

– Oui…à bientôt.

Et il s’en va d’un pas alerte.

– Dis-donc, c’est qui ce type ? Me demande aussitôt mon mari.

– Je n’en ai aucune idée !

– Tu te fous de moi, là !

– Naaan, je ne sais pas qui c’est, c’est la vérité.

– En tout cas, lui, te connaît, c’est certain.

Et soudain, le déclic. Cerveau reconnecté. Trop tard. Je regarde en direction du jeune homme avant de me mettre à rire.Ce n’est pas possible ! Enfin, les souvenirs me reviennent. L’idée subite et fugace me vient de le rattraper et de lui dire : ça y est, je me rappelle de toi ! Mais pour qui va-t-il me prendre ? J’aurais dû lui avouer tout de suite que je ne le reconnaissais pas. Maintenant, c’est trop tard. Je vais passer pour une…blonde sans cervelle. La honte, quoi ! Avec un peu de chances, il ne s’est rendu compte de rien. Faut espérer… Un fou rire nerveux me secoue de haut en bas ou de bas en haut, au choix, provoquant l’exaspération de mon mari.

– Bon, c’est qui ce type alors ?

– C’est un gamin, dis-je en essayant de ne plus rire, enfin, je veux dire, à l’époque, c’était un gamin, un petit stagiaire de vingt ans, qui a travaillé quelques semaines avec nous. Cela doit faire au moins dix ans !

Et à l’époque, croyez-moi, il n’avait pas du tout la même allure ! Les cheveux lui tombaient presque dans les yeux, cachant presque en totalité son regard limpide. Maigrichon, jamais bien rasé, habillé à la mode des jeunes, dix ans plus tôt. C’est fou ce que je me rappelle soudain. Tous ces petits détails d’alors, qui m’ont marqués. Dommage qu’ils viennent trop tard. Beaucoup trop tard !

– Ben dis-donc, il a de la mémoire lui, me dit mon mari en m’entraînant vers la voiture.

– C’est le moins que l’on puisse dire.

Je jette un dernier coup d’œil dans la direction prise par le jeune homme. Pourvu qu’il ne se soit douté de rien. C’était un garçon vraiment sympa à l’époque ! Tout me revient à présent. Hormis son prénom… Un peu plus tard, j’entre dans ma pharmacie habituelle !

– Bonjour, vous n’auriez pas une mémoire en stock, par hasard ? Non ! Bon, des vitamines, ça ira…

L.L.H