histoire dentiste

Janet est une copine sympa qui déteste aller chez le dentiste. Phobie d’enfant. Donc, lorsqu’elle me demande de l’accompagner pour sa visite annuelle qui a lieu tous les dix ans, j’accepte de bon cœur, même si des visites médicales avec mes enfants, j’en soupe plus qu’à mon tour. Je propose donc de venir la chercher, étant donné que Janet n’a toujours pas, à trente-cinq ans et des poussières, le permis de conduire. Elle prétend que cela n’est pas nécessaire -facile quand on est célibataire, moins aisé avec une famille- et passe sa vie dans les transports en commun. Ou dans la voiture d’une bonne âme qui se propose de la conduire à l’endroit désiré.

Donc, le jour de son rendez-vous, je me pointe devant son immeuble et j’attends que Mademoiselle sorte de chez elle. Lorsqu’elle arrive, je ne peux m’empêcher de sourire. Apparemment, Janet a confondu soirée dansante et rendez-vous chez le dentiste. Elle arrive, vêtue d’une mini, mini-jupe en jean, d’un décolleté tellement plongeant qu’un homme pourrait s’y noyer, de talons aiguilles dignes de mannequins haute couture et qui plus est, ne la gêne même pas pour marcher. Un instant, je m’imagine devant l’école de mon fils dans cette tenue et le fou rire me gagne aussitôt. Il est vrai que Janet est coutumière du fait.  Etant donné qu’elle est de nouveau célibataire, elle ne dédaigne pas de montrer ses appâts. Car Janet est à la recherche de l’homme idéal et pense encore que ce dernier, se commande comme un menu au restaurant.

– Garçon… un mec bien s’il vous plait, avec un supplément d’amour en prime…

Bien sûr, il lui est déjà arrivé de tomber sur des hommes sympas, qui auraient pu la rendre heureuse, mais Janet ne supporte aucun défaut. En fait, je crois que le quotidien la rebute. Malheureusement, je doute qu’on puisse y échapper. Et même si dans sa tête, cette fille a toujours vingt ans, les années s’écoulent inexorablement, laissant leur empreinte indélébile, quand bien même on tente d’ignorer cette vérité universelle.

– J’adooooore ta voiture, dit-elle en s’asseyant sur le siège avant.

Encore heureux ! Manquerait plus qu’elle ne l’aime pas…

– Ah, si tu savais la frousse que j’ai !

– Mais non voyons, il n’y a aucune raison d’avoir peur. Ce dentiste est hyper délicat, tu ne sentiras rien du tout. Les méthodes ont évolué depuis le temps, tu sais !

– J’espère. Il est célibataire ?

– Céli…Janet, il est…un peu, beaucoup plus vieux que toi.

– Ah bon ! Mais ce n’est pas grave, ça !

– Il est marié d’après ce que je sais.

– Ah, mais peut-être qu’il va divorcer…

Je préfère ne pas répondre. Quand Janet a une idée derrière la tête… Voilà donc l’explication de sa tenue pour le moins…sexy. Le pauvre dentiste n’a qu’à bien se tenir. Espérons que sa main ne tremble pas, lorsqu’il verra la tenue de sa cliente, parce que sinon, Janet risque vraiment d’avoir mal.

– Waouh, t’as vu le mec ?

Non, je n’ai pas vu « le mec » car là, je conduis. Et généralement dans ce cas, regarder la route, ça aide.

– Mais regarde-moi celui-là !

Ce qui est horripilant avec ceux qui ne conduisent pas, c’est qu’ils ne se rendent pas compte qu’une seconde d’inattention en pleine ville peut être fatale. Bon d’accord, là on roule à 30 km/h mais quand même. Le feu. Je jette un œil. Ah ouais, quand même…

– Oh là là, celui-là, j’en ferai bien mon quatre heures…

Pour moi, là, tout de suite, ce serait plutôt du chocolat mais bon. Nous arrivons enfin devant le cabinet du dentiste. Je me gare sous l’œil avisé de Janet qui me donne des conseils…Me demande bien comment je fais d’habitude sans son aide !

Enfin, nous poussons la porte en verre du cabinet. La jeune secrétaire, qui a l’air d’être sortie hier de l’école, nous accueille avec un sourire timide. Je lui présente l’amie dont je lui ai parlé, celle qui a très peur d’aller chez le dentiste. Janet m’envoie une bourrade dans l’épaule et nous allons nous installer en salle d’attente. Un jeune homme, ni beau, ni moche, est présent, en pleine lecture d’un magazine sur les voitures. Il lève la tête pour nous saluer, mais le mot ne sort pas en entier de sa bouche, qui reste grande ouverte en apercevant Janet. Je retiens un fou rire et nous nous asseyons en face du Monsieur, qui a replongé la tête dans son journal, mais dont les joues sont toutes rouges à présent.

Janet est assise. Sa jambe, elle, bat la mesure de son stress. Elle se ronge tous les ongles et irait jusqu’à ronger les miens, si ce n’était déjà fait. Je lui murmure de se calmer et lui tend une revue féminine. Elle la prend, puis se met à tourner si violemment les pages que je la lui arrache des mains illico. Il me vient soudain une idée. J’ai lu récemment un livre de Luc Doyelle qui m’a fait beaucoup rire, avec sa façon d’inventer de nouveaux mots ou d’en détourner d’autres, comme par exemple : « Je démarre en trombe ou sur les casquettes de roue… » Je lui raconte donc quelques-uns de ces bons mots qui m’ont marqué tout particulièrement. Alors, elle se met à rire mais rire. Tellement, que le jeune homme assis en face de nous, demande timidement la raison de notre hilarité. De fil en aiguille, Janet lui répète ce que je viens de dire et les voilà pliés en deux tous les deux. Pas mal comme technique de drague. Au moment où le dentiste vient chercher Janet, celle-ci est complètement détendue. En voyant l’âge du docteur, elle reboutonne discrètement les boutons de son chemisier et exige que je l’accompagne, des fois que le dentiste en ait après sa vertu… Elle s’installe sur le siège, un peu gênée par sa mini-jupe qui décidément ne veut pas s’allonger et me lance un sourire crispé. Finalement la séance s’est bien passée et Janet en ressort toute contente, en me disant qu’elle n’a presque rien senti. En voilà une bonne nouvelle. Alors que nous nous dirigeons vers la sortie, le jeune homme de la salle d’attente arrive en courant pour parler à Janet.

Bilan de ce rendez-vous chez le dentiste : Janet a des dents bien soignés, qui le valaient bien et…un rendez-vous avec un homme…

Espérons que celui-là sera le bon !  Qu’il ne laissera pas traîner ses chaussettes sales, baissera la lunette des toilettes, rebouchera le tube de dentifrice, ne s’affalera pas devant la télé pour regarder un match de foot en mangeant des trucs salés, n’oubliera pas de sortir la poubelle, ne râlera pas en voiture… Bref, le mec idéal quoi. Celui dont rêve Janet, qui oublie souvent que le prince charmant n’existe que dans les contes de fées et que les princesses ont aussi des défauts et pas des moindres.

À mon avis, ce n’est pas gagné…

L.L.H