tranches-vie

Une fois de plus, elle serre les dents tout en gardant un sourire imperturbable. Doit-elle oui ou non, répondre à la question ?

Cette cousine, qu’elle ne voit qu’une fois par an et encore, vient de lui demander d’une voix hautement mielleuse, si elle continue toujours à écrire ou si elle a enfin abandonné cette idée saugrenue.

La jeune femme inspire profondément avant de répondre que jamais elle ne laissera tomber la seule chose pour laquelle elle se sent faite. Un sourire ironique se dessine aussitôt sur le visage trop bronzé de la cousine.

— Tu ne rêves pas un peu, ma vieille ! dit-elle en toisant son interlocutrice.

Cette dernière doit faire un effort surhumain pour ne pas lui jeter au visage, le fond de sa pensée. C’est une réunion de famille après tout. L’esclandre n’y a pas sa place.

— Le rêve est le propre de l’homme et dans mon cas, de la femme, ma chérie.

Qu’y a t-il de plus terrible que deux femmes s’affrontant du regard, le mépris au bord des lèvres !

— A mon avis, il faut que tu retournes travailler, continue la bienveillante cousine.

Cette fois-ci, la jeune femme serre les poings, manquant briser le pied du verre de champagne qu’elle tient dans sa main. Si elle était un homme, il est probable qu’elle lui demanderai de sortir dehors pour s’expliquer. Malheureusement, elle est une femme avec un minimum d’éducation lui interdisant ce genre d’agissements.

— Pourquoi devrais-je retourner travailler ?

L’autre hausse ses maigres épaules.

— Je ne pourrais pas m’arrêter de bosser, moi. Je ne sais pas comment tu fais pour rester toute la journée à la maison. Ton boulot ne te manque pas ?

— Oh, énormément ! Sept heures du matin, sept heures du soir. Pas un instant à moi entre les gosses et la maison. Ne plus pouvoir écrire une seule ligne, tu parles que ça me manque !

La cousine fait une moue dubitative avant d’avaler une gorgée de champagne.

— De toute manière, tu ne seras jamais publiée ! A cet instant, deux options fort alléchantes font leurs apparitions dans l’esprit de la jeune femme. La première, elle arrache les yeux de cette idiote, la deuxième, elle lui griffe le visage. L’ennui, c’est qu’elle n’a pas d’ongles…

Ne laissant rien paraître du trouble intérieur l’agitant profondément, la jeune femme se compose un sourire parfait, avant de répondre d’une voix suave, que seul l’avenir est en mesure de le prouver.

— Je persiste à dire que tu perds ton temps, continue la cousine d’un air dédaigneux à présent.

Que répondre à cela ? Cette personne est tellement persuadée d’avoir raison qu’elle ne tolère aucune explication. « Autant parler à un mur, pense la jeune femme. »

Elle réalise soudain en regardant son vis-à-vis hautement superficiel, qu’elle se moque finalement de ce que pense sa cousine. Cette dernière n’a jamais ouvert un livre de sa vie, à moins d’y avoir été obligé. Pourquoi s’obstine-t-elle à vouloir dénigrer la passion de la jeune femme ? Celle-ci n’en a pas la moindre idée, mais soudain elle ressent une vague de pitié pour sa cousine. Lui arrive-t-il seulement de rêver, de s’évader quelques instants de son esprit tortueux ! Il est fort probable que non, et la jeune femme trouve cela vraiment triste. Combien de fois elle-même s’est-elle projetée en rêve, non pas de gloire ou de fortune, mais plutôt de partage avec des personnes appréciant ses écrits. Les deux cousines sont si différentes. Jamais il ne viendrait à l’esprit de la jeune femme de briser le rêve de quelqu’un à grands coups de mots haineux. Si on enlève l’espoir à une personne, que reste-t-il ? Un avenir étriqué, fait d’habitudes et de lassitude…

La jeune femme ne sait pas si, un jour, elle réussira à toucher du doigt son rêve, mais aujourd’hui plus que jamais, elle est sûre d’une chose, c’est qu’elle n’abandonnera pas. Pendant toutes ces années, elle a laissé filer le temps, reniant ce qu’elle était à cause de tous ces gens, qui n’ ont jamais cherché à la comprendre. Elle a souvent ployé sous l’averse, se redressant péniblement à chaque fois, reléguant sa passion au rang de vulgaire loisir, mais comme par magie, tous ses doutes et peurs qui l’assaillaient, viennent enfin de rendre les armes. Le chemin promet d’ être long et difficile, mais la jeune femme est convaincue que, sans plus aucun remord, il lui faudra laisser sur le bord de la route tous ses étriqués du cerveau.

Levant son verre de champagne bien haut, elle regarde sa cousine en souriant.

— Merci… lui dit-elle dans un souffle.

L’autre la regarde sans comprendre, une fois de plus….

L.L.H