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Celui qui écrit sait très bien qu’il lui faudra s’armer de beaucoup de patience, pour voir ses écrits réunis dans un bel ouvrage, si tant est que cela arrive un jour. Alors, l’attente devient le maître mot de son existence.

Tout d’abord, il lui faut attendre l’inspiration. Puis, quand cette dernière se présente, attendre de pouvoir coucher les mots sur papier, car il arrive parfois qu’il ne puisse pas le faire sur le champ. Il ne peut décemment pas planter là une conversation, sous le prétexte qu’une idée vient de surgir comme une balle dans son cerveau, et qu’il lui faut immédiatement la saisir au vol, sous peine de la voir disparaître au fin fond de son inconscient. Les gens, en principe, n’apprécient guère ce genre de procédés, sauf s’ils sont vraiment très compréhensifs, ce qui est assez rare.

Surtout que l’écrivaillon est souvent considéré comme un rêveur un peu fou, qui perd son temps ! Et puis il faut aussi avoir de quoi noter, ce qui n’est pas toujours le cas. Le petit carnet à portée de main, c’est bien si on a des poches, mais si on est en robe -à moins de le porter attaché au bout d’une ficelle en guise de collier, ce qui avouons-le, n’est pas très élégant- il n’est guère aisé de le garder sur soi. De même, si de nos jours, on peut tout noter sur une tablette tactile, il convient, de temps en temps, de s’en séparer. Pas facile, certes, mais nécessaire parfois.

Ainsi,  les idées ont la fâcheuse tendance à pointer le bout de leur nez dans les moments les plus inopportuns.

Un dîner d’un ennui mortel, où la serviette en papier devient notre alliée, encore faut-il trouver un stylo dans les parages. Evidemment, il conviendra de ne pas s’essuyer la bouche avec cette fameuse serviette, sous peine de se retrouver la risée de la soirée. La nappe et l’essuie-main en tissu sont évidemment à proscrire, la maîtresse de maison risquant de fort mal le prendre. Sauf, bien entendu, si vous êtes un romancier célèbre et que ces petites notes risquent de valoir un jour leur pesant d’or.

– Une réunion de famille où l’on a qu’une envie, prendre ses jambes à son cou ou, à défaut, se mordre très fortement les lèvres pour s’empêcher de proférer des vérités bien méritées. C’est dans ces moments-là, que l’on trouve votre rouge à lèvres sublime, sauf qu’en fait vous n’en portez pas… Notons quand même que ces circonstances restent une bonne source d’inspiration pour la personne atteint de la maladie du stylo. Combien de personnages odieux naissent d’une plume fébrile, heureuse de se venger sur papier, sans que cela ne porte à conséquence, dans la mesure du possible, évidemment.

Au bureau, car malheureusement, celui qui n’a pas écrit de best-sellers ne peut guère prétendre vivre de sa plume, et il lui faut travailler comme tout un chacun, pour pouvoir subvenir à ses besoins aussi minimes soient-ils. Sans compter ceux qui n’ont pas encore eu la chance d’avoir trouvé un éditeur, ou ceux qui, comme moi, ont connu cet instant de grâce, mais qui se sont retrouvés le bec dans l’eau pour cause de faillite. Et, à moins d’être un canard et d’aimer les douches glacées, c’est une expérience qui plonge, croyez-moi, dans une profonde mare de désespoir. Le bureau, disions-nous, est donc un endroit propice à l’inspiration. Car on y côtoie toutes sortes de gens, à qui l’on vole certains traits de caractères pour en parer les héros de nos histoires. Petits larcins sans conséquences, vu que ces personnes ne sauront jamais combien elles nous furent utiles, l’espace d’un écrit. Enfin, en principe. Mais là encore, il nous faut attendre le moment propice pour griffonner toutes ces belles idées sur un quelconque support. Difficile, en effet, de demander à ces braves gens de bien vouloir se taire un instant, le temps que l’on note leurs petits ou gros travers.

Bien entendu, bien des situations se prêtent à l’inspiration, et il serait difficile voire ennuyeux de toutes les énumérer, car c’est la vie elle-même qui en est la source. Attendre, toujours attendre.

Mais ces attentes là sont douces. Car celle que redoute le plus l’écrivaillon, c’est  « The big attente » … ou la réponse de l’éditeur.

Ce simple mot prend toute son ampleur le jour où il part à la poste d’un pas vaillant et décidé, un gros paquet de manuscrits sous le bras.

D’abord, il lui faudra attendre dans la queue, parce que c’est comme çà, et que non, le postulant auteur n’est pas le seul à vouloir poster du courrier super méga urgent, tout convaincu qu’il soit, de tenir entre ses mains moites « le » roman de l’année, et que chaque seconde compte sur la route de la gloire. Ou que, plus modestement, il se dit « Qui ne tente rien n’a rien ! »  ce qui semble beaucoup plus réaliste. Même si, au final, c’est souvent le rien de rien qui l’emporte. En attendant, il lui faut tout de même rester positif…

Ensuite, quand le jeune aspirant a affronté le sourire un brin moqueur de la postière ou qu’il a, dans un autre contexte, arrêté de se ronger les ongles jusqu’au sang en décidant d’appuyer sur « envoi » dans la boite mail de son ordinateur, lâchant péniblement son manuscrit dans l’univers impitoyable d’internet- pour l’éditeur qui ne jure que par le pdf- c’est à ce moment-là que commence l’attente suprême. Celle qui se nourrit des angoisses, des peurs, des incertitudes du pauvre écrivaillon, et qui grossit de jour en jour, jusqu’à devenir presque insupportable. Celle qu’il tente vaillamment de combler en continuant de manier le stylo tel une arme, mais qui se rappelle à lui, à peine son esprit s’est-il déconnecté de ses écrits, ce qui est relativement rare.

Il attend.

La venue du facteur, à qui il jette un regard torve si celui-ci n’a rien pour lui. Pauvre homme qui n’y est absolument pour rien, et qui ne se doute pas qu’il est susceptible de tenir dans ses mains l’enveloppe du Saint Graal ou celle de la condamnation cruelle.

Il attend.

En scrutant de façon compulsive les mails qui lui parviennent au petit matin ou bien tard le soir.

Il attend.

Angoissé de connaître l’interlocuteur au bout du fil lorsque le téléphone affiche un numéro inconnu ou privé, et rageant lorsqu’il s’agit d’un sondage ou d’un vendeur. Ce n’est guère le moment de lui demander d’acheter quoique ce soit ou son avis sur le prix du camembert.

Il attend…

Et si un jour, il a la chance de recevoir ce coup de fil magique qui le laissera comme sur un petit nuage, il continuera quand même d’attendre. Attendre les corrections, les différents processus de finalisation du roman. Puis la sortie de ce dernier, et enfin, cet instant magique où il pourra enfin tenir entre ses mains tremblantes, cet ouvrage aux effluves envoûtantes laissées par les pages de son « bébé » sur papier.

Pour finir il ne lui restera plus qu’à attendre de connaître la réaction des lecteurs face à son texte. Non des moindres, cette attente-ci, mais certainement bien plus grisante !

La vie est ainsi faite. On attend toujours quelque chose, et c’est peut-être ça qui nous maintient sur le fil, parce qu’il y a toujours un moment où l’attente s’arrête, mais jamais bien longtemps, car la route que nous empruntons chaque nuit dans nos rêves est sans fin…

L.L.