nouvelle-tranche-vie

Comme tout bon français qui se respecte, chaque jour ou presque, vous passez chez votre boulanger préféré pour acheter le pain ou bien quelques pâtisseries. Donc, vous avez certainement dû être confronté à cette situation : la petite mamie de quatre-vingt ans qui met un temps fou pour choisir trois gâteaux.

Avec son caddie qu’elle tient d’une main ferme, soit pour ne pas tomber, soit pour qu’on ne lui vole pas, elle campe sur ses jambes frêles, d’un air décidé et gourmand, le nez collé à cette vitrine d’Ali Baba exposant milles douceurs aux couleurs attrayantes et appétissantes, qui font baver d’envie les plus gourmands d’entre nous.

– Aujourd’hui, mes petits enfants viennent déjeuner, alors je vais vous prendre quelques pâtisseries, dit-elle en se tapotant le menton, comme pour s’aider à réfléchir. D’habitude, je n’en achète pas, car à mon âge, ce n’est guère raisonnable. Surtout qu’ensuite, mes analyses sont mauvaises et mon Docteur, un grand homme soit dit en passant, me crie dessus. C’est quand même terrible que l’on ne puisse pas se faire un petit plaisir de temps en temps, soupire-t-elle en tournant la tête vers les personnes se trouvant derrière elle, qui aussitôt plongent toutes le nez dans leur smartphone. Dieu bénisse la technologie !

Nullement décontenancée, la mamie continue.

–  C’est pour que vous viviez plus longtemps, me dit le toubib. Oui, mais si c’est pour se priver de tout, je n’en vois pas l’intérêt, fait-elle en secouant son bras dans tous les sens.

La boulangère, armée de sa pince à gâteau, acquiesce en souriant, attendant patiemment la commande de la vieille dame, tout en lançant des coups d’oeils inquiets en direction de la queue, qui vient de s’allonger brusquement. Il est midi et beaucoup viennent s’acheter un casse-croûte pour la pause déjeuner ou tout simplement une baguette de pain, avant de rentrer chez eux. Avouons que notre mamie n’a pas choisi la meilleure heure.

– Bon, mettez-moi un…

La commerçante, intérieurement, soupire d’aise.

– Une tarte aux pommes et un éclair…c’est un éclair à quoi ?

Probablement, la gentille mamie a-t-elle oublié ses lunettes, car c’est marqué en gros sur les petites étiquettes.

En fait, non, même pas, elles sont sur son nez, mais si basses qu’elle regarde par-dessus. Ceci explique cela…

– Ceux-là sont au café et les autres au chocolat, répond patiemment la vendeuse.

– Ah bon ! Mettez-moi une religieuse alors.

– Très bien, on dit une religieuse au chocolat donc…

– Pardon, vous n’avez pas café ? demande la mamie en fronçant les sourcils.

– Non, uniquement chocolat aujourd’hui, répond la jeune femme de plus en plus rouge.

– Ah bon ! Alors, une tarte aux fruits, soupire la vieille dame en haussant les épaules d’un air dépité. Ce sont des fruits de saison ?

– Mais oui, Madame ! Nous ne travaillons qu’avec des fruits de saison, répond la boulangère sur un ton péremptoire.

– Bien, deux alors. Et puis….

A ce moment là, vous croisez les doigts pour que la mamie ne prenne pas la dernière tarte aux fraises. Celle dont vous avez rêvé toute la matinée, savourant moralement chaque bouchée, imaginant le bien-être lorsque les saveurs éclateront dans votre bouche, ravissant vos papilles exacerbées par l’attente. Vous fixez alors le graal en forme de gâteau en priant désespérément…

Mais le seigneur, franchement, a bien d’autres choses à faire !

– Et aussi cette tarte aux fraises, assène la mamie d’une voix sentencieuse.

Vous retenez alors un cri de colère ou un big gros mot, voire les deux à la fois, en vous mangeant le poing.

«  Ô rage, Ô désespoir,

Adieu, délice tant convoité,

Tu vas, sous mon regard embué,

Aller ravir d’autres palais… »

Et pour bien remuer le couteau dans la plaie, la petite dame rajoute en souriant béatement :

– Ce qu’elles sont beeelles ces fraises, ça donne envie…

En entendant cela, un gros soupir vous échappe, qui se répercute soudain à toute la file d’attente derrière vous. Un concert de mécontentement, mélange d’impatience et de bruits d’estomac gargouillant, se fait entendre aussitôt.

Alors, la petite mamie se retourne et vous fait un grand sourire, dévoilant l’intégralité de son dentier, qui tient parfaitement grâce à un fixateur bien connu…

Comme vous n’avez pas un cœur de pierre (du moins, je l’espère) et que vous n’êtes pas non plus le grand méchant loup du petit chaperon rouge, vous lui rendez son sourire, en songeant tout de même, au vide intersidéral régnant dans votre ventre.

Puis, au moment où la boulangère vous demande enfin ce que vous voulez, les mots se coincent dans votre gorge :

– Une tar…une baguette, s’il vous plaît…

L.L.H