Laurence Lopez Hodiesne

Un livre, une toile…

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Catégorie : Petites Nouvelles

Âmes en sursis de Laurence Lopez Hodiesne

 

 

Bonjour à tous,

En attendant la sortie de mon roman chez Ikor Editions, je vous propose de découvrir mon nouveau Recueil de Nouvelles : Âmes en sursis

L’hiver est la saison idéale pour parcourir les chemins de l’étrange, tout en restant au chaud.

Mes héroïnes vous guideront pas à pas pour une promenade irréelle…

Découvrez-le ici

Anna et son petit chien

lhassa apso

Anna vit seule dans son petit appartement. Enfin, pas tout à fait seule. Elle est l’heureuse propriétaire d’un petit chien adoré, un magnifique Lhassa Apso blanc prénommé Loulou. Une petite folie qu’elle s’est offerte voilà cinq ans, lorsque son compagnon a décidé un beau jour qu’il ne l’aimait plus.

Le couple vit alors sur un bateau, ancré au port de Beaulieu sur Mer. Anna n’a jamais particulièrement apprécié cette façon de vivre, surtout les soirs d’hiver où la mer démontée les oblige à se réfugier dans l’appartement du père de son ami. Mais Anna aime par-dessus tout son Antoine et elle ferait n’importe quoi pour lui. Comme ne pas avoir d’enfants car Monsieur n’en veut pas ! Alors elle met son petit mouchoir par-dessus son désir immodéré de maternité et continue malgré tout à aimer cet homme. Anna se contente de sourire lorsque son amie et collègue de bureau lui conseille de bien réfléchir, car si jamais il prenait l’envie à Antoine de mettre les voiles, elle se retrouverait toute seule et le temps passant, ne pourrait plus avoir d’enfants. Mais Anna secoue  la tête en disant que jamais son homme ne la quittera, qu’ il ne cesse de le lui répéter et elle le croit.

Elle n’aurait pas dû. Comment a-t-elle pu être aussi naïve ? Pas un seul instant elle n’a douté de lui. Et un beau matin, quelques jours avant les quarante-neuf ans d’Anna, Antoine la fait asseoir en face de lui et très gentiment, lui explique qu’il faut qu’elle s’en aille, car il a rencontré quelqu’un d’autre. Le choc est terrible, mais Anna ne verse pas une larme. Elle remplit sa valise sans mot dire et se réfugie chez son amie qui l’accueille à bras ouverts sans même lui faire remarquer qu’elle l’avait bien prévenu. Au bout de quelques jours, Anna se met en quête d’un petit deux pièces dans les environs de Nice, les loyers étant moins chers. Ainsi commence une nouvelle vie. Quelques jours à peine après avoir emménagé, elle achète Loulou son petit chien.

Puis la vie suit son cours. Elle s’entend merveilleusement avec son amie Jennifer, tout juste divorcée. Les deux femmes passent d’agréables week-ends à faire les boutiques, aller au cinéma ou à la plage l’été. En fait, Anna ne regrette pas trop son ancienne vie avec un Antoine totalement exclusif. Elle se sent même plutôt heureuse d’être libre, sans devoir rendre de comptes à personne.

Mais un jour, son petit univers bascule sans prévenir. Jennifer a rencontré un homme, et au bout de quelques mois, elle décide de le suivre à Paris. C’est comme un coup de massue pour Anna qui se retrouve totalement seule sans aucune famille, ses parents n’étant plus de ce monde. Malgré tout, elle continue tant bien que mal à vivre. Au début, son amie l’appelle régulièrement au téléphone et Anna passe même le premier Noël avec le nouveau couple dans la capitale. Mais peu à peu, Jennifer, qui mène à présent une vie trépidante, espace ses coups de fils et n’invite pas Anna le Noël suivant. Cette dernière ne lui en veut pas, elle comprend. D’ailleurs, son amie a déjà tant fait pour elle. Mais ce n’est pas toujours facile, d’autant qu’au travail on ne l’a pas remplacé, restriction oblige. Tous les jours, Anna se retrouve face à un bureau vide. Quand vient le soir, elle rentre dans son petit appartement où seul l’attend son petit chien. Alors, Anna sort Loulou pour sa promenade autour du pâté de maison. Quelquefois, elle rencontre la voisine du dessous, une charmante jeune femme d’environ vingt-cinq ans en train de promener son petit garçon de deux ans. Les deux femmes échangent quelques mots, rarement plus. Puis Anna rentre chez elle. Le dimanche, lorsqu’il fait beau, Anna prend son petit chien, le fait grimper dans sa petite voiture blanche et ils vont se balader de longues heures sur la promenade des Anglais.

Justement, c’est dimanche aujourd’hui et la journée promet d’être splendide. Anna, après une longue marche, décide de s’asseoir sur un banc pour offrir son visage pâle au soleil. Comme c’est agréable les premiers rayons du printemps, cela vous redonne du baume au cœur. La mer parée de son manteau azur scintillant est si belle, si calme. Soudain, elle le voit. Antoine. Toujours aussi beau malgré sa chevelure entièrement argentée à présent. Antoine, passant devant elle sans même la regarder. Vingt-quatre ans de vie commune et il ne daigne pas s’arrêter pour lui dire bonjour. Enfin, elle remarque la poussette et le bébé gazouillant. Puis cette femme si jeune qui lui a volé son mari, poussant l’enfant qu’Anna n’a jamais pu obtenir de son ex-compagnon. Anna reste longtemps assise sur le banc, abasourdie, anéantie.

Les premiers frissons du soir l’éveillent de sa torpeur. Elle se lève lentement et suivie de son petit chien, elle se dirige vers la voiture. Elle fait machinalement le trajet jusqu’à chez elle, conduisant comme un automate. Arrivée dans la résidence, elle se gare à son emplacement puis descend, Loulou sur ses talons, ferme la portière et se dirige d’un pas hésitant vers son immeuble. Elle se sent un peu comme si elle était ivre. Une fois dans son appartement, elle dépose son sac sur le petit meuble de l’entrée, puis se rend dans la cuisine. Là, elle ouvre le placard et en sort les croquettes « spécial petit chien » de Loulou, puis elle se baisse et vide le sac pratiquement plein, dans la gamelle du chien. Celui-ci regarde sa maîtresse. D’habitude, il se jette sur la nourriture, mais là, il reste perplexe. Anna prend une bassine et la remplit presque entièrement d’eau, avant de la déposer non loin de la gamelle. Le chien s’assied, les oreilles dressées. Il ne comprend pas les agissements bizarres de sa maîtresse. Puis Anna prend le plateau repas qu’elle utilise chaque soir, y dépose un verre, une carafe d’eau et porte le tout dans le salon. Ensuite, elle revient dans la cuisine, prend son petit chien dans les bras et le serre longtemps contre elle. Avec un gros soupir, Anna le repose enfin et sans plus un regard, elle sort et ferme la porte derrière elle. Elle entre dans la salle de bain, ouvre l’armoire à pharmacie et prend le flacon de valium, reste d’une prescription ancienne. Elle vérifie que la bouteille est bien pleine, avant de se rendre dans le salon. En soupirant, elle allume la télé. C’est l’heure de son émission de déco favorite, avec son animatrice un peu déjantée qui la fait beaucoup rire. Lourdement, elle se laisse tomber sur le canapé à fleurs. Les mains un peu tremblantes, elle verse l’eau dans le verre, puis les yeux fixés sur le téléviseur, elle ouvre le flacon de médicaments et un par un, avale les petits cachets. Très vite, Anna se sent partir et la dernière chose qu’elle entend est le hurlement du chien.

Coralie fronce les sourcils. Qu’est-ce qu’il lui prend à ce chien ? D’habitude on ne l’entend jamais. Elle continue à regarder son émission de déco favorite à la télé mais un deuxième hurlement la fait sursauter.

— Allons bon ! Voilà qu’il recommence, peste la jeune femme.

Jordan, le petit garçon de Coralie a cessé de jouer avec ses legos et regarde sa mère, la bouche grande ouverte. Un troisième hurlement encore plus aigu que les précédents fait dresser la jeune femme sur ses pieds. Jordan se met aussitôt à pleurer et sa mère le prend dans ses bras. Un mauvais pressentiment lui oppresse la poitrine. Seule la voisine du dessus a un chien, et jamais Coralie ne l’a entendu ne serait-ce qu’une fois aboyer. Il se passe quelque chose. Elle regarde par la fenêtre et s’aperçoit que la voiture de sa voisine est bien garée à sa place, ce qui veut dire qu’elle est chez elle. La jeune femme serre son fils contre elle, attrape ses clés sur la commode de l’entrée, son portable et sort dans le couloir. Au moment où elle ferme la porte retentit un autre hurlement qui lui fait froid dans le dos. Elle grimpe en courant les escaliers avec son fils dans les bras et une fois devant la porte, sonne plusieurs fois. En guise de réponse, des aboiements impérieux se font entendre. Lorsqu’ils cessent, Coralie colle son oreille contre la porte et entend ce qui lui semble être des sons venant d’une télé. Sans plus réfléchir, elle compose sur son portable le numéro des pompiers.

Lorsqu’ Anna ouvre les yeux, elle se sent aveuglée. Peu à peu, elle distingue un visage, mais il lui faut quelques instants pour reconnaître sa jeune voisine. Elle tourne la tête, cherchant du regard à reconnaître l’endroit où elle se trouve. Un homme en blouse blanche se tient près d’elle. Il lui demande ses noms et prénoms et au moment de lui répondre, tout lui revient en un éclair.

— Vous avez eu de la chance, lui annonce le médecin.

Des larmes se mettent à couler sur les joues d’Anna. De la chance, non, elle n’a jamais eu de chance. Même mettre un terme à sa vie, elle n’a pas réussi. Soudain, elle sent qu’on lui serre la main, c’est sa jeune voisine, vers qui elle tourne son visage.

Le médecin continue à parler, mais Anna n’écoute plus. Coralie, des larmes dans les yeux, lui sourit.

— Vous m’avez fait une de ces peurs, dit-elle lorsque le médecin a terminé, j’ai pris bien soin de Loulou, ne vous inquiétez pas. C’est lui qui a donné l’alerte, cet animal est vraiment très intelligent.

Loulou, son petit chien. Anna sourit à son tour. Ainsi sa voisine l’a sauvé grâce à Loulou. Cependant, à ce stade, elle est incapable de la remercier, surtout par manque d’envie, aussi se contente-t-elle de serrer la main de la jeune femme.

Coralie revient chaque jour au chevet de sa voisine. Elle lui apporte des magazines, des fleurs, des douceurs. Anna se prend à attendre avec impatience les visites de la jeune femme. Celle-ci dépose son fils à la halte-garderie pour se rendre ensuite à l’hôpital.

Un jour pourtant, Anna lui dit qu’elle n’est pas obligée de venir tous les jours et même de venir tout court. Mais Coralie rétorque que cela lui fait plaisir.

— Votre mère a bien de la chance, lui dit Anna, en serrant la main de la jeune femme.

Le visage de cette dernière se fige.

— Ma mère m’a abandonné, je n’avais que deux ans à l’époque.

Le cœur d’Anna fait un bond dans sa poitrine. Nul besoin de mots, de promesses pour ses deux femmes. Ce qui manque à l’une comble le vide chez l’autre. Lorsqu’un jour, le petit Jordan appelle Anna «  mamie » personne ne s’étonne. Les deux femmes font désormais un pied de nez à la vie, en tissant chaque jour, des liens indéfectibles.

Loulou, quant à lui, refuse désormais catégoriquement de toucher aux croquettes « spécial petit chien »…

L.L.H

Le vieil homme qui fouillait les poubelles

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Léa est une jeune femme résidant dans un quartier pavillonnaire sans prétention. Chaque soir, elle a l’habitude de promener son petit chien, un bichon couleur abricot.

Plusieurs fois par semaine, elle croise un homme plutôt âgé, en train de fouiller consciencieusement les poubelles. Il ne paie vraiment pas de mine avec son pantalon en jean, pas toujours très propre et ses chemises usées, constamment froissées. Même ses chaussures, bien souvent la même paire, ont l’air d’avoir trop vécues. Pourtant, malgré son aspect vestimentaire peu engageant, il est toujours souriant. Un sourire édenté certes, dans un visage plus fripé qu’une pomme trop mûre mais beau tout de même.

Léa, toujours agréable, ne manque jamais de lui adresser une parole aimable. Quelquefois, le vieil homme caresse la tête du petit chien de la jeune femme. Il se rappelle le temps où il avait son propre animal. Souvent, il montre ses trouvailles à Léa : une vieille chaise, une table toute bancale, un fauteuil usé jusqu’à la trame.

Il retape tous ces objets abandonnés, c’est le petit plaisir de sa vieillesse, raconte-t-il à la jeune femme. Faire du neuf avec du vieux. Il emporte tout dans sa vieille 4L. C’est qu’il en est fier de sa voiture.

— Avec de l’entretien, Madame, ce véhicule est increvable car c’est de la mécanique comme on n’en fait plus !

Léa sourit. Elle vient d’acheter une voiture toute neuve avec la climatisation, les vitres électriques et tout le tralala, gadgets lui paraissant indispensables. Mais elle ne dit rien et continue sa promenade avec son chien en souhaitant une bonne soirée au vieil homme.

Un soir, il lui montre une cafetière d’un autre temps, que quelqu’un a jeté aux ordures.

— Vous rendez-vous compte, c’est une antiquité ça Madame, et ils s’en débarrassent comme d’une chaussette puante !

Léa hausse les sourcils. Pour rien au monde, elle ne boirait un café provenant de ce truc. Elle a un peu pitié du vieil homme, en être réduit à cela, tout de même, c’est triste.

Un jour, comme elle attend que son toutou fasse sa petite commission, l’une de ses voisines arrive dans sa direction. Bref échange de civilités et les deux femmes se mettent à parler de tout et de rien. La voisine regarde soudain le vieux monsieur, occupé à fouiller allègrement les ordures et secoue la tête d’un air dégoûté.

— Quelle honte, vraiment ! dit-elle à Léa.

Celle-ci fronce les sourcils.

— Le pauvre, cela me fait de la peine pour lui. C’est triste de devoir être contraint de faire les poubelles à son âge.

La voisine lance un regard étonné vers la jeune femme et se met à rire.

— Vous ne le connaissez pas ? demande-t-elle.

Léa la scrute avec surprise.

— Non, pourquoi ?

Son interlocutrice lui répond en fixant le vieillard.

— Il est blindé de chez blindé. Sa maison, c’est une demeure magnifique, avec un terrain gigantesque sur les hauteurs de la colline.

Le regard de Léa, abasourdie, passe du vieil homme à sa voisine. Cette dernière continue sur sa lancée.

— Depuis la mort de sa femme, il n’est plus que l’ombre de lui-même. Il n’a aucun descendant et personne ne lui connaît de famille. Il passe son temps à faire les poubelles pour ramasser des meubles dont il n’a nul besoin et qu’il entasse dans son garage, d’après ce que m’a dit quelqu’un le côtoyant. A mon humble avis, il n’a plus toute sa tête. Etre monté si haut pour tomber si bas, c’est pitoyable.

S’apercevant soudain de l’heure, la voisine décide brusquement de rentrer chez elle, laissant une Léa dans un état second. La jeune femme reprend sa promenade, bouche bée, en fixant de son regard émeraude, cet homme singulier qui vient, à l’instant, de faire une nouvelle trouvaille.

Quand elle s’approche de lui, il lui fait son plus beau sourire. Léa le lui rend, un peu gênée tout de même. Ce que lui a dit la voisine l’a perturbée et elle pose un œil différent sur le vieux monsieur. Mais à bien le regarder, alors qu’il lui parle de cet objet dont elle se soucie comme d’une guigne, un sentiment de grande tristesse s’empare de Léa. Elle lutte contre les larmes menaçant de déferler. Il sent que quelque chose ne tourne pas rond et s’arrête de discuter pour plonger son regard dans celui de la jeune femme, qui, l’espace d’un instant, perçoit la souffrance accumulée au fond des yeux de cet homme. Elle ressent au plus profond de son être, la douleur d’une vie perdue à tout jamais. Il n’est pas fou, il continue de vivre à sa manière, c’est tout. Restaurer des objets sans valeur lui permet de rester à flots. Il se moque de son apparence dans un monde de futilités. C’est un homme vrai, entier, exempt de toute vanité.

Alors, Léa lui fait son plus beau sourire en lui disant que cette petite armoire, vraiment, un coup de peinture et elle sera comme neuve.

Il est tout à fait d’accord avec elle et les lignes de sa bouche se détendent pour illuminer son visage aux traits fripés, fatigués.

Léa ne le sait pas mais à cet instant, le vieil homme est heureux…

L.L.H

Perdue dans la forêt

Loup

Le feuillage sombre des arbres me cache le ciel.

Est-ce la nuit ou bien le jour ? Des frissons m’assaillent dus autant à la pénombre qu’à l’humidité de l’air. A perte de vue, il n’y a que des épineux, des buissons enchevêtrés, dont la vue m’oppresse.

Instinctivement je serre quelque chose contre moi. Baissant les yeux, je découvre cet objet que je tiens si fermement.

Mon manuscrit ! Comment et pourquoi suis-je ici dans cette forêt inconnue avec mon manuscrit ?

Ni sac, ni bouteille d’eau, rien qui puisse me servir. Je suis perdue. Pas seulement physiquement, non. Je suis perdue, car je ne sais plus comment j’ai pu atterrir au beau milieu de nulle part. Tournant sur moi-même, je cherche une issue. Aucun sentier, rien que ces buissons aux pointes acérées. Mon souffle s’accélère, j’avale difficilement ma salive. Je lutte tant bien que mal devant la panique tentant de s’insinuer en moi.

Après tout, j’ai mon manuscrit. Je peux toujours le brûler si j’ai froid. Mon cœur se serre à cette simple idée. Brûler ce qui m’a pris tant de temps, ce pourquoi je me suis levée avec enthousiasme chaque matin, ces simples feuilles reliées qui sont juste l’expression de mes espoirs. En aurais-je seulement la force ? Non, il vaut mieux arracher une à une ces feuilles et m’en faire une couverture de mots. C’est chaud une couverture de mots, ça vous réchauffe l’âme et le corps.

Suis-je bête ? Et si l’une d’elles venait à s’envoler ! Ou même plusieurs ! Encore pire, si la pluie diluait l’encre sur le papier, ne laissant que des traces difformes d’où s’échapperait un mot ou un autre rescapé des eaux. Dans l’état où je me trouve, je ne puis plus réfléchir et tout se mélange dans ma tête.

Soudain, un bruit me fait tressaillir. En me tournant pour chercher d’où il provient, ce que j’aperçois me glace d’effroi.

Ses yeux couleur ambre sont rivés sur moi, il est assis sur son arrière-train et sa langue pend sur le côté droit de sa gueule entrouverte. Malgré mon effroi, je ne peux m’empêcher d’admirer la magnifique couleur fauve de son épais pelage.

Il n’en reste pas moins un loup !

Une bête sauvage dont l’instinct profond est de tuer, peut-être pas par plaisir, mais par nécessité sûrement. Il n’aura guère de pitié pour sa proie et je suis cette proie, à n’en pas douter.

Mais alors que je cherche de tout côté un moyen d’échapper à mon triste sort, voilà que l’animal m’adresse la parole.

Écarquillant les yeux, je fixe ce loup peu banal.

— Veux-tu vraiment brûler ton manuscrit ? me dit-il.

Je ne sais ce qui me terrifie le plus, que ce fauve ait le don de la parole ou bien qu’il puisse lire dans mes pensées !

Je réponds d’une voix blanche :

— Non…

— En es-tu certaine ?

— Bien sûr, je…cette pensée a seulement traversé mon esprit !

— Pourquoi ?

— Comment pourquoi ? Je ne sais pas ! Et d’abord comment peux-tu le savoir ?

— Parce que je suis toi !

Bon, soit ce loup est fou, soit je perds la raison !

— Tu n’es pas moi, tu es un loup !

— Un loup qui est toi ! Brûle ce manuscrit !

— Non !

Mon cri vient du cœur, je serre plus fort le paquet de feuilles reliées contre moi.

— Brûle-le !

Le loup se lève, menaçant.

Je recule instinctivement. Tout mon corps tremble. Les mots ne veulent plus passer la barrière de mes lèvres.

Soudain, elle apparaît ! Élégante, avec sa ligne fine et élancée, elle porte une robe d’une teinte brun-roux admirable. Dans sa pupille brillante se reflète la végétation environnante. C’est la douceur incarnée, c’est une biche !

Il ne manquait plus que cela ! J’ai envie de lui crier de se sauver, de fuir de toute la force de ses longues pattes fuselées.

Bien sûr, je sais que si elle s’enfuit, je resterai seule face au fauve mais qu’importe !

— Laisse-la tranquille !

Allons bon ! Voilà que cette bête parle aussi ! Elle s’adresse au loup en le fixant de son doux regard sombre.

— Pourquoi ? répond celui-ci en retroussant les babines.

— Parce qu’elle ne veut pas, tout simplement ! Crois-tu vraiment qu’elle va jeter au feu une partie d’elle-même ?

— De toute manière, à quoi bon ?

— En effet, à quoi bon, mais elle ne le fera pas !

Je regarde ces animaux dialoguant comme s’ils étaient moi. Je suis eux et ils sont moi, quoi de plus logique.

Ils s’approchent lentement l’un de l’autre, l’un la gueule grande ouverte, l’autre armée de la douceur de son regard sombre. Que dois-je faire ? Je ne suis pas de taille à lutter avec un animal féroce, et d’un autre côté, je ne peux laisser la jolie biche se faire dévorer.

— Arrêtez ! Il ne faut pas ! Ce n’est qu’un manuscrit après tout. Mais jamais je ne le brûlerai, jamais !

Le loup tourne son œil de fauve vers moi et l’espace d’un instant j’ai l’impression qu’il me sourit, si toutefois un animal peut sourire !

Tout d’un coup, les arbres, les buissons, tout se met à tourner de plus en plus vite autour de moi. Les branches prennent la forme de visages s’estompant aussi vite qu’ils apparaissent.

Soudain, je me réveille…

L.L.H

Le rêve fou…

porte chateau

 

Une horde d’enfants sort en criant de la petite école.
Parmi eux, une petite fille blonde de huit ans cherche du regard une personne au milieu de toutes les mamans attroupées devant le portail.

Soudain, elle le voit. Un homme aux cheveux blancs, à la haute stature, qui lui sourit. Il tient dans ses mains un petit paquet en forme de rectangle de couleur jaune, contenant des gâteaux salés. L’enfant court vers lui en criant « papy » avant de se jeter dans ses bras.

Ce dernier voyage beaucoup, alors quand il vient la chercher à la sortie de l’école, la petite est aux anges. Ils partent main dans la main et cheminent jusqu’à un petit parc, où le printemps s’est invité un peu avant l’heure. Leur banc favori est là, les attendant, vide, comme à son habitude.

Une fois assis, le grand-père ouvre lentement le paquet de gâteaux apéritifs. Il lui tend avec un sourire un petit biscuit doré qu’elle saisit délicatement pour ne pas en perdre une miette, avant de n’en faire qu’une bouchée. Puis, les yeux brillants, elle demande à son grand-père de lui raconter son voyage. Celui-ci ne se fait pas prier et lui raconte des anecdotes amusantes sur le pays qu’il vient de visiter. Quand il a terminé son récit et qu’au fond du paquet de gâteaux il ne reste que quelques miettes, alors l’enfant lui demande de raconter le château.

Le regard du vieil homme se voile comme à chaque fois, il se porte au loin pour mieux fouiller dans ses souvenirs. Enfin, il conte à la petite fille dont les yeux couleur océan s’écarquillent au fur et à mesure du récit, ce fameux château qu’il acheta un beau matin pour y réunir tous ses enfants. Ce rêve fou qu’il fit un jour…

Il raconte la joie de l’installation, les travaux entrepris avec entrain, les rires résonants à travers les pièces immenses, presque impossibles à chauffer. Les veillées au coin du feu, les apéros dans le jardin en friche.

Soudain, la voix se brise un peu, il conte les disputes qui ne tardèrent pas à éclater entre frères et sœurs, maris et femmes. L’impossibilité de vivre ensemble qui s’insinue dans les veines, distillant un venin entraînant la rancœur. Les mots qu’on jette sans les penser vraiment. Les différences se révélant intolérables au quotidien. Les efforts du grand-père pour arranger tout ce petit monde qui se fait la guerre. Il a tout essayé mais rien n’y fait. Ils partent les uns après les autres, pour éviter ces blessures de l’âme qui jamais ne s’oublient. C’est mieux ainsi.

L’homme qui avait fait un rêve se retrouve soudain seul avec son épouse, dans une immense bâtisse qui l’étouffe et l’oppresse. Seul, il n’a pas la force ni l’envie de continuer le combat. L’entretien d’une telle demeure coûte cher, il sait qu’un jour ou l’autre l’envie de voir du pays le reprendra. Alors, il devra laisser son épouse isolée dans cet endroit. Inconcevable.

Ainsi, le cœur déchiré, il se résout à vendre le château. Il pleut à verse lorsqu’il prend sa voiture et quitte à jamais l’endroit, sans même un dernier regard dans le rétroviseur pour ne pas voir les larmes versées par la demeure.

La petite fille a bien grandi. Parfois, elle imagine ce manoir connu à travers le ventre de sa mère, cette dernière ayant quitté à regret l’endroit, peu de temps avant la naissance. Ne dit-on pas que le fœtus peut ressentir certaines vibrations dans le giron maternel ! Sa passion des vieilles demeures vient peut-être de là, c’est ce qu’elle se plait à imaginer parfois.

Aujourd’hui, elle ne peut voir un de ces fameux paquets de gâteaux salés sans penser à son grand-père et à ce château, qui a gardé son âme…

L.L.H

La cousine grinçante

expression

Une fois de plus, elle serre les dents tout en gardant un sourire imperturbable. Doit-elle oui ou non, répondre à la question ?

Cette cousine, qu’elle ne voit qu’une fois par an et encore, vient de lui demander d’une voix hautement mielleuse, si elle continue toujours à écrire ou si elle a enfin abandonné cette idée saugrenue.

La jeune femme inspire profondément avant de répondre que jamais elle ne laissera tomber la seule chose pour laquelle elle se sent faite. Un sourire ironique se dessine aussitôt sur le visage trop bronzé de la cousine.

— Tu ne rêves pas un peu, ma vieille ! dit-elle en toisant son interlocutrice.

Cette dernière doit faire un effort surhumain pour ne pas lui jeter au visage, le fond de sa pensée. C’est une réunion de famille après tout. L’esclandre n’y a pas sa place.

— Le rêve est le propre de l’homme et dans mon cas, de la femme, ma chérie.

Qu’y a t-il de plus terrible que deux femmes s’affrontant du regard, le mépris au bord des lèvres !

— A mon avis, il faut que tu retournes travailler, continue la bienveillante cousine.

Cette fois-ci, la jeune femme serre les poings, manquant briser le pied du verre de champagne qu’elle tient dans sa main. Si elle était un homme, il est probable qu’elle lui demanderai de sortir dehors pour s’expliquer. Malheureusement, elle est une femme avec un minimum d’éducation lui interdisant ce genre d’agissements.

— Pourquoi devrais-je retourner travailler ?

L’autre hausse ses maigres épaules.

— Je ne pourrais pas m’arrêter de bosser, moi. Je ne sais pas comment tu fais pour rester toute la journée à la maison. Ton boulot ne te manque pas ?

— Oh, énormément ! Sept heures du matin, sept heures du soir. Pas un instant à moi entre les gosses et la maison. Ne plus pouvoir écrire une seule ligne, tu parles que ça me manque !

La cousine fait une moue dubitative avant d’avaler une gorgée de champagne.

— De toute manière, tu ne seras jamais publiée ! A cet instant, deux options fort alléchantes font leurs apparitions dans l’esprit de la jeune femme. La première, elle arrache les yeux de cette idiote, la deuxième, elle lui griffe le visage. L’ennui, c’est qu’elle n’a pas d’ongles…

Ne laissant rien paraître du trouble intérieur l’agitant profondément, la jeune femme se compose un sourire parfait, avant de répondre d’une voix suave, que seul l’avenir est en mesure de le prouver.

— Je persiste à dire que tu perds ton temps, continue la cousine d’un air dédaigneux à présent.

Que répondre à cela ? Cette personne est tellement persuadée d’avoir raison qu’elle ne tolère aucune explication. « Autant parler à un mur, pense la jeune femme. »

Elle réalise soudain en regardant son vis-à-vis hautement superficiel, qu’elle se moque finalement de ce que pense sa cousine. Cette dernière n’a jamais ouvert un livre de sa vie, à moins d’y avoir été obligé. Pourquoi s’obstine-t-elle à vouloir dénigrer la passion de la jeune femme ? Celle-ci n’en a pas la moindre idée, mais soudain elle ressent une vague de pitié pour sa cousine. Lui arrive-t-il seulement de rêver, de s’évader quelques instants de son esprit tortueux ! Il est fort probable que non, et la jeune femme trouve cela vraiment triste. Combien de fois elle-même s’est-elle projetée en rêve, non pas de gloire ou de fortune, mais plutôt de partage avec des personnes appréciant ses écrits. Les deux cousines sont si différentes. Jamais il ne viendrait à l’esprit de la jeune femme de briser le rêve de quelqu’un à grands coups de mots haineux. Si on enlève l’espoir à une personne, que reste-t-il ? Un avenir étriqué, fait d’habitudes et de lassitude…

La jeune femme ne sait pas si, un jour, elle réussira à toucher du doigt son rêve, mais aujourd’hui plus que jamais, elle est sûre d’une chose, c’est qu’elle n’abandonnera pas. Pendant toutes ces années, elle a laissé filer le temps, reniant ce qu’elle était à cause de tous ces gens, qui n’ ont jamais cherché à la comprendre. Elle a souvent ployé sous l’averse, se redressant péniblement à chaque fois, reléguant sa passion au rang de vulgaire loisir, mais comme par magie, tous ses doutes et peurs qui l’assaillaient, viennent enfin de rendre les armes. Le chemin promet d’ être long et difficile, mais la jeune femme est convaincue que, sans plus aucun remord, il lui faudra laisser sur le bord de la route tous ses étriqués du cerveau.

Levant son verre de champagne bien haut, elle regarde sa cousine en souriant.

— Merci… lui dit-elle dans un souffle.

L’autre la regarde sans comprendre, une fois de plus….

L.L.H

La visite

vielle femme

Elle trottine derrière l’agent immobilier de toute la force de ses petites jambes frêles. Son visage est plus ridé qu’une pomme oubliée au fond d’une corbeille et sur son front, se dessine un pli soucieux. Dans son regard, délavé comme le ciel en plein hiver, on peut lire le doute qui s’est insinué dans le cœur de la vieille dame aux cheveux blancs comme neige.

Un homme la précède, grand, élégant dans son costume de ville, qui s’agite sans se soucier le moins du monde de cette femme dans son sillage. Avec de grands gestes, il décrit chaque pièce du rez-de-chaussée de la maison, usant et abusant de termes élogieux, tout cela pour le compte du jeune couple à ses côtés. Ce dernier l’écoute, suspendu à ses lèvres, émerveillé. Il faut dire que la maison leur plaît. Ancienne certes, mais spacieuse et bien agencée. Une de ses vieilles demeures semblant posséder une âme. De celles vous donnant envie de poser sur-le-champ vos valises. Même si la tapisserie est défraîchie, le carrelage au sol à refaire, l’électricité défectueuse et la liste encore longue. Tout cela ne fait pas peur aux amoureux.

La jeune femme a les yeux brillants. Elle ne dit plus un mot et passe la main plusieurs fois dans ses longs cheveux châtains, signes trahissant son émotion. Son époux à la carrure d’athlète, affiche un léger sourire en hochant la tête. Il faut éviter de montrer trop d’intérêt devant un agent immobilier. Négociations obligent. Ce dernier grimpe ensuite au premier étage, en vantant le bel escalier en chêne, même si celui-ci aurait bien besoin d’être reverni.

La vieille dame est toujours là, un brin voûtée dans sa robe vieillotte d’un brun trop délavé. Elle suit en se tenant à cette rampe qu’elle a poli de la paume de ses mains.

Arrivé à l’étage, le vendeur s’extasie sur les boiseries anciennes courant tout le long du mur.Des vieux tableaux ornent encore la partie haute, la plupart sans aucune valeur autre que sentimentale. L’agent immobilier ouvre une porte pleine en chêne massif qui grince sur ses gonds, puis pénètre dans une chambre avant de se diriger rapidement vers la fenêtre.

Le jeune couple reste sur le seuil, les yeux écarquillés, avide de découvrir l’endroit. Une fois les volets ouverts, ils découvrent une pièce aux proportions généreuses. Cette dernière a gardé tous ses meubles. Un mobilier ancien certes, mais ayant du charme. Même si le lieu sent le renfermé, mari et femme sont enchantés. Ils imaginent déjà leur suite parentale, une fois la décoration changée bien entendu.

La vieille femme a les larmes aux yeux. C’est sa chambre à elle. L’endroit où elle a dormi pendant tant d’années. D’abord avec son mari, puis seule, lorsque celui-ci l’a quitté à tout jamais. Mais elle ne dit rien. Ainsi va le monde. La maison doit passer dans d’autres mains, découvrir d’autres visages. Depuis quelques années, elle ne connaissait que le silence. Plus de rires d’enfants, de cris, de petits pas résonnants dans l’escalier, de courses-poursuites dans le long couloir. Triste, la demeure traînait sa mélancolie au rythme des saisons. La vieille dame le sait bien, son logis ne demande qu’à retrouver sa joie d’antan. L’amour suintant des murs, la lumière entrant à flots, inondant les pièces de sa douce chaleur. La joie d’un repas en famille, l’odeur du café mêlée à celle du chocolat chaud, l’effluve d’un gâteau sortant du four ! Tout ce qui fait la gaieté d’une vie de famille en somme.

Le jeune couple songe lui aussi et s’imagine tout ce qu’il peut faire dans une maison aussi grande, le nombre d’enfants qu’ils pourront accueillir. Le reste de la visite se passe dans le même état d’enchantement. Ils n’écoutent plus que d’une oreille distraite le monologue de l’agent immobilier, murmurant tout bas telle ou telle idée leur venant à l’esprit. La jeune femme serre la main de son mari lorsqu’ils visitent la salle de bain. Si spacieuse. Plus question de s’écraser les pieds le matin en se levant, plus besoin d’attendre son tour en râlant. Et la baignoire à pieds de lion. Il suffira de la faire émailler. Un rêve éveillé pour le couple qui vit actuellement dans un mouchoir de poche, pompeusement appelé F2 !

A la fin de la visite, les amoureux sont convaincus. L’agent immobilier, un petit sourire aux lèvres, sort de sa mallette en cuir le dossier concernant la maison. Il annonce le prix, fort raisonnable pour une demeure de cette taille, auquel il faut ajouter le montant des travaux bien entendu.

Le couple se concerte un instant. La vieille dame se tord les mains. Elle attend la réponse avec impatience. C’est qu’elle les aime bien ces petits jeunes. Elle sent qu’ils pourraient être heureux dans sa maison. Et surtout qu’ils en sont dignes. Car c’était là son principal souci, que la bâtisse soit acquise par des gens sans scrupules qui aussitôt l’affaire conclue, s’empresseraient de raser ce logis lui tenant tant à cœur.

Soudain, la réponse tombe. Ils achètent la maison. La vieille dame pose une main fripée sur son cœur. Elle est si heureuse. Si elle pouvait, elle les embrasserait. Quelques minutes plus tard, ils quittent tous le logis et l’agent immobilier sort une clé de sa poche, qu’il introduit dans la serrure de la lourde porte massive. Puis, après une dernière poignée de main, le couple et le vendeur se séparent. Ils se retrouveront à l’agence pour signer les papiers. Aucun d’eux ne jette un regard sur la propriétaire de cette demeure. Mais elle ne s’en formalise pas. Un sourire éclaire son visage, si radieux à présent.

A petit pas, la vieille dame avance dans l’allée, en direction de cette lumière si brillante qu’elle seule peut voir et qu’elle a hâte de rejoindre, car il est là. Il l’attend, silhouette nébuleuse dans le lointain. Elle peut partir l’esprit tranquille à présent, sa maison est entre de bonnes mains…

L.L.H

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